À contrecœur, le petit groupe se détourna des poissons, qui donnaient une impression de calme et de tranquillité. Dorian, qui voulait à tout prix comprendre ce phénomène sans céder à l’explication de la magie – trop facile à son goût – traversa la porte en dernier, la tête tournée vers la salle océan. Déjà, le battant fait du même matériau que la muraille de corail se refermait sur eux, et un dernier éclair de couleur vive leur parvint, signalant la présence insolite d’un poisson multicolore.
− Mais qu’est-ce que…
Billie avait glissé sur une surface plus mouvante encore que le sable et, en voulant se raccrocher à quelque chose de solide, avait entraîné dans sa chute Alexandre et Clémentine, provoquant un gai remue-ménage. Dorian, attiré par le bruit, décida de laisser – pour un temps du moins – la question des poissons en suspens, et se tourna vers la joyeuse bande de maraudeurs en vadrouille qu’ils formaient. Il s’assit et se laissa glisser pour les rejoindre.
− Billie, c’est pas du jeu ! fustigea Clémentine, se relevant avec une grimace de dégoût.
Elle leva les mains à hauteur de son visage et fronça le nez. Partout autour d’eux, une sorte de liquide épais et pâteux collait à leurs vêtements et leurs chaussures, provoquant des bruits de succion immondes. Billie secoua ses mains en tous sens et les frotta sur son pantalon pour enlever cette substance. À ses côtés, Alexandre faisait de même, mais il renonça bien vite en se rendant compte qu’il ne faisait qu’étaler davantage ce « truc » sur lui.
− Mais où est-ce qu’on a atterri, cette fois ? geignit la fillette avec mauvaise humeur.
Quelque part derrière, elle entendit Dorian pouffer.
− Oh toi, ça va, hein ! Rends-toi utile en trouvant de la lumière, plutôt qu’en te moquant des autres !
– Pourtant, mademoiselle Je-Suis-Une-Chipie, si tu regardais où tu as posé les pieds, tu jubilerais.
– Quoi ? s’étrangla Clémentine. Je ne suis pas une chipie, monsieur Je-Suis-Le-Meilleur !
– Tu sais que tu es vraiment…
– C’est bizarre. Ce truc… sent le sucre.
La remarque d’Alexandre, prononcée avec tant de nonchalance, fit taire immédiatement les deux enfants.
– Comment ça ? demanda Billie.
En reniflant avec attention, elle put elle aussi percevoir les lourds effluves sucrés qui s’élevaient autour d’eux.
Ils s’étaient à présent tous redressés, mais la pièce, faiblement éclairée, ne leur permettait pas de distinguer les détails ; ils n’apercevaient que des vagues silhouettes imposantes qui les encerclaient, sans possibilité de sortie. Enfin, en regardant plus attentivement, ils virent qu’une ouverture ronde se dressait à quelques mètres d’eux, éclairant leurs jambes.
– Venez, intima Billie d’un geste à l’attention du groupe. On ne va pas moisir ici. Ça colle.
En silence, les autres la suivirent, se demandant bien où cette ouverture pourrait bien les mener.
Billie fut la première à déboucher au dehors ; elle laissa échapper un juron. Alexandre s’approcha d’elle, son expression perdue dans les limbes de brouillard qui provenaient de son nuage. À leur tour, Dorian et Clémentine se précipitèrent à la suite de leurs aînés. Une fois arrivé dans le cercle de lumière, le garçon jeta un coup d’œil effaré à ce qui l’entourait. Des dizaines et des dizaines de gâteaux se dressaient sur toute la longueur de la pièce. Des pièces montées bariolées, ornées de fleurs en pâte d’amande et de meringues étaient posées à qui mieux mieux sur des navettes au chocolat, tandis que des flans et des tartes de toutes sortes et de toutes les couleurs jetaient des reflets flamboyants sur les murs alentour. En regardant du côté de l’ouverture, Clémentine réalisa qu’ils étaient en fait tombés dans un cornet de crème pâtissière – à la différence que celui-ci était haut de plusieurs mètres – et avaient atterri dans cet immense sellier digne d’un livre sur les sept péchés capitaux.
– Tu vois, tu ne boudes plus, estomac sur pattes, se moqua Dorian.
Clémentine le regarda, se mordillant la lèvre inférieure. Hors de question que ce mégalomane ait raison.
– Venez voir ! s’exclama Billie, interrompant l’élaboration de son plan machiavélique concernant Dorian.
Elle se tenait debout au sommet d’un monticule de tartelettes à la framboise d’un mètre d’envergure, saupoudrées de paillettes de sucre.
Clémentine se dépêcha de la rejoindre avant de commettre un meurtre, tandis que Dorian prenait nonchalamment son temps. Alexandre, pour sa part, fixait avec fascination les éclairs au chocolat surdimensionnés, dégoulinants de crème et de glaçage.
Billie désignait, au bout de ce qui semblait être une immense remise de toutes ces sucreries, une autre porte qui, de loin, semblait faite de pain d’épice et de chocolat. Ils dévalèrent la colline, se prenant les pieds dans des morceaux de fruits, des bouts de réglisse, et une multitude de petits gâteaux crémeux. Clémentine, en retrait, ne cessait de piocher dans le tas, prenant garde à faire une provision suffisante pour les petites faims à venir. Elle fourra autant de palets bretons et de sablés anglais qu’elle put dans les amples poches de sa jupe d’écolière, avant de courir rattraper les autres. Billie tenait un morceau de charlotte aux fraises et le dégustait tout en regardant autour d’elle, alors que Dorian inspectait la moindre miette de sucre, cherchant à trouver une explication logique à tout ce qu’ils avaient pu trouver jusque-là. Peine perdue.
– Les gens qui ont construit cet hôtel ont vraiment beaucoup d’imagination, murmura Dorian.
Alexandre le regarda du coin de l’œil, les traits de son visage dissimulés par son nuage.
– Soit ils ont beaucoup d’imagination, soit… les pièces ont un défaut.
Sa remarque jeta un froid.
– Ou alors, ils ont prévu la venue de mademoiselle Je-Suis-Une-Chipie, pouffa Dorian.
Néanmoins, ses yeux gris froids comme la glace se plantèrent sans cérémonie dans ceux de Clémentine, qui lui renvoya son plus beau sourire. Elle rattrapa Billie alors que celle-ci s’avançait vers un empilement de moules à gâteaux contenant des quatre-quarts, des brownies, des cookies tout chauds, ainsi que des marbrés au chocolat blanc et autres gâteaux suisses. Les deux filles étaient enchantées.
Clémentine saisit une pleine poignée de cookies et de langues de chat, avant de remarquer qu’ils étaient arrivés au pied de la porte. Seulement, elle avait l’air d’être vraiment taillée dans le chocolat le plus pur, avec une poignée en forme de champignon.
– On y va ? demanda Alexandre.
Il tourna la poignée de la porte, provoquant une chute de copeaux de chocolat.
– De toute façon, il faut bien continuer d’avancer, murmura Dorian.
De concert, ils s’engouffrèrent à travers l’ouverture, Clémentine lançant un regard triste à toutes les merveilles qu’ils laissaient derrière eux.